="http://www.w3.org/2000/svg" viewBox="0 0 512 512">

17 La financiarisation déchaînée

La « financiarisation de la nature, » c’est la mainmise des marchés financiers sur la nature, et sa marchandisation et privatisation.[1] Selon Gerald Epstein, « la financiarisation concerne le rôle croissant des motifs financiers, des marchés financiers, des acteurs financiers et des institutions financières dans le fonctionnement des économies nationales et internationales.[2]  » Larry Lohmann caractérise la financiarisation comme une « super-marchandisation.[3] » « Les vecteurs de la financiarisation du carbone et des actifs de la biodiversité [y compris les REDD] sont essentiellement les mêmes que les vecteurs de la financiarisation de toute activité génératrice de revenus. La différence c’est qu’ailleurs ce sont des marchandises à part entière ou des « marchandises fictives » bien établies comme la terre ou la main-d’œuvre qui sont financiarisées, alors que le carbone et les marchandises de la biodiversité ont été créés durant l’ère actuelle de la financiarisation.

Dans le cas des REDD, la financiarisation inclut la spéculation financière sur le comportement futur hypothétique des actions générées à partir du courtage d’air.

« En général, la financiarisation prend des marchandises dont la valeur est établie à l’aide de procédures de “commensuration” (ou en la comparant à la valeur d’autres marchandises) et les soumet à une nouvelle ronde de commensuration, en les insérant dans une cagnotte commune avec d’autres marchandises selon les taux de rendement établis par la finance. Elles sont ensuite privatisées, aliénées, individuées, rendues abstraites, réévaluées, déplacées ou liquéfiées de manière à permettre de toucher rapidement des rentes plus facilement ou servir de garantie pour d’autres biens. D’entités dont la valeur est réalisée lorsqu’elles sont confrontées les unes aux autres en tant que marchandises, elles deviennent des entités dont la valeur est réalisée lorsqu’elles sont confrontées les unes aux autres en tant que droits à une valeur future qui sera supposément produite dans une activité future et réalisée dans un échange futur.[4] » [notre traduction]

Mais les REDD vont au-delà de la financiarisation de l’air, des forêts, de la terre et de l’eau et permettent de polluer. Comme l’a annoncé la Déclaration de New York sur les forêts, les REDD passent maintenant à « l’élimination de la déforestation » et à la compensation de toute la chaîne mondiale d’approvisionnement des marchandises.[5] Les REDD ne sont pas seulement une marchandise financiarisée en elles-mêmes, mais bien une marchandise financiarisée EN PLUS du processus de produire toutes les marchandises. De plus, les REDD permettent non seulement la financiarisation des compensations, mais aussi la financiarisation de l’extraction, des infrastructures et de la production de l’énergie des combustibles fossiles — soit la matrice énergétique au complet — ainsi que la production de ses composantes et la fabrication de marchandises et de chaînes mondiales, y compris les fournisseurs tiers. Avec les REDD la financiarisation se déchaîne. Mais malheureusement, il ne s’agit pas du rêve d’un quelconque négociant de carbone ; c’est la politique climatique internationale émergente qui est en voie d’être mise en œuvre à l’échelle de la planète. Il faut donc se demander : quelle portion de l’Afrique l’ONU, les États-Unis, Wall Street, les grandes pétrolières et les autres espèrent-ils accaparer?

Asservissement économique et appauvrissement

L’accumulation du capital, la financiarisation et la spéculation financière basée sur la nature entraînent nécessairement plus d’asservissement économique. Comme toujours, nos collègues de Timberwatch sont bien lucides à ce sujet : « Si on laisse les projets de type REDD s’imposer sur les forêts, les champs et les savanes d’Afrique, il pourrait en résulter l’asservissement de l’ensemble du continent… Les projets REDD et du MDP seront probablement rien de plus qu’une forme de recolonisation et l’effort final pour commercialiser les derniers espaces de l’Afrique qui sont restés jusqu’à maintenant entre les mains des Autochtones après la première ronde de colonisation formelle.[6]

Les REDD ne profiteront pas aux pauvres et causeront un appauvrissement et une misère encore plus grands. Même le document de politique générale sur les REDD préparé par l’Initiative pauvreté-environnement (IPE), dont les membres incluent le PNUE, le PNUD et l’UICN, ne mâche pas ses mots sur cette question. « Les systèmes REDD pourraient présenter de nouveaux risques pour les pauvres » et « la situation des pauvres pourrait finalement empirer. » Selon l’IPE, les REDD pourraient aussi avoir comme effet « la concentration du pouvoir dans les mains des élites.[7] »

Kathleen McAfee pense également que les REDD seront désastreux pour les pauvres :

La marchandisation et le commerce transnational des services d’écosystèmes sont la version la plus ambitieuse à ce jour de la stratégie qui consiste à « vendre la nature pour la sauver. » La Banque mondiale et les agences de l’ONU prétendent que les marchés mondiaux du carbone peuvent ralentir les changements climatiques tout en générant des ressources pour le développement. En accord avec des versions « inclusives » des politiques de développement néolibérales, leurs promoteurs affirment que les projets internationaux de paiement de services écosystémiques (PSÉ), financés par la vente de compensations carbone et les biobanques, peuvent profiter aux pauvres. Cependant, la Banque mondiale avertit que si l’accent est mis sur la réduction de la pauvreté, l’efficacité de ces investissements dans la conservation risque de diminuer. L’expérience de dix années de PSÉ montre comment, dans la pratique, les critères d’efficacité du marché s’opposent directement aux priorités de réduction de la pauvreté. Néanmoins, les prémisses des PSÉ basés sur le marché sont incluses dans le modèle de programmes REDD mondiaux financés par le marché des compensations carbone… La contradiction entre le développement et la conservation observée dans les PSÉ est inévitable dans les projets encadrés par la logique asociale de la science économique néoclassique.[8]

Les REDD aggravent aussi le colonialisme de la dette étrangère. Des échanges dette contre nature de type REDD pourraient être négociées en Afrique comme cela a déjà été le cas en Amérique latine et Asie. «  On pourrait inclure une forêt communautaire dans un échange dette contre nature pour le paiement de la dette étrangère de l’État. À ce titre, les États-Unis ont récemment annoncé qu’ils réduiraient la dette étrangère du Brésil de 21 millions de dollars en échange d’initiatives de protection des forêts atlantiques au Brésil. Ce type de protection des forêts pourrait aboutir à des projets de type REDD au Brésil.[9] » Il est utile de réviser le résumé ci-dessous d’un marché de « dette pour de l’aide » de type REDD entre les États-Unis et les Philippines, car des marchés similaires seront probablement conclus en Afrique. Le résumé montre également que ces expropriations territoriales pour la réalisation de projets REDD sont présentées comme de « l’aide » généreuse des États-Unis, de la « conservation » de forêts et, bien sûr, une mesure de sauvetage du climat.

« Une entente sur la dette envers les États-Unis aide les Philippines à sauver les forêts

Les États-Unis aideront à préserver les forêts tropicales des Philippines qui disparaissent rapidement en vertu d’une entente de conversion de la dette pour de l’aide de 31,8 millions de dollars signée à Manille jeudi, ont déclaré les deux gouvernements. Selon une déclaration commune, les versements de la dette que les Philippines doivent à l’agence de développement international USAID seront utilisés pour créer un fonds de conservation de la forêt tropicale. Ce fonds accorderait des subventions pour la conservation, le maintien et la restauration des terres forestières encore abondantes de cinq régions de l’archipel. « En plus d’aider à préserver la biodiversité terrestre extraordinaire, le fonds contribuera aux efforts internationaux d’atténuation des effets des changements climatiques, » a indiqué la déclaration. Le groupe environnemental Conservation International, un groupe environnemental basé aux États-Unis considère que les Philippines sont un des 17 pays de mégadiversité qui pris ensemble comptent pour plus de deux tiers des espèces de plantes et d’animaux.[10]

Il reste encore beaucoup à faire pour avoir un tableau complet des REDD en Afrique et la situation évolue constamment. La portée des REDD s’est étendue des forêts et plantations pour inclure les arbres génétiquement modifiés, les sols et l’agriculture. Avec des noms comme agriculture intelligente face au climat, REDD paysages, Carbone bleu et Carbone humide, les REDD couvrent maintenant presque tous les écosystèmes terrestres et aquatiques — presque toute la peau de la Terre Mère, selon la déclaration NO REDD  ! in RIO 20 — A Declaration to Decolonize the Earth et la Sky of the Global Alliance against REDD.[11] « En fin de compte, les REDD pourraient essayer d’inclure et d’exproprier toute la surface de la Terre y compris la plupart des forêts, des sols, des champs, des savanes, des déserts, des terres humides, des mangroves, des algues marines et des océans et de les utiliser comme éponges de la pollution des pays industrialisés. Les REDD sont aussi le pilier de l’économie verte. La directrice générale de la CCNUCC, Mme Christiana Figueres, a déclaré aux délégués réunis le Jour de la forêt le 4 décembre que “Les gouvernements du monde entier préparent un plan d’affaires pour la planète […] et les REDD en sont le cœur spirituel.”[12] » Les REDD transforment les sources de la vie sur Terre en dépotoirs de carbone.[13] Cela convertira les ventres de la Terre en tombes. Mais nous ne le permettrons pas ! Heureusement, la résistance s’organise.

 


  1. Voir ATTAC TV, Empêchons les marchés financiers de s’emparer de la nature, vidéo, 2012 https://vimeo.com/44103161 Maryknoll Office for Global Concerns, « The Financialization of Nature, » http://archive.maryknollogc.org/newsnotes/37.2/Financialization_of_nature.html
  2. REDD Monitor, The Financiali$ation of Nature, http://www.redd-monitor.org/2015/08/19/the-financialisation-of-nature/
  3. Le terme financiarisation est parfois utilisé dans les discussions sur le capitalisme financier qui s’est développé au cours des dernières décennies, au cours desquelles l’utilisation des leviers financiers a eu tendance à l’emporter sur le capital (capitaux propres), et les marchés financiers à dominer l’économie industrielle traditionnelle et le secteur agricole. C’est un terme qui décrit un système ou processus économique qui tente de réduire toute valeur échangée (qu’elle soit tangible, intangible, une promesse d’avenir ou actuelle, etc.) à un instrument financier. L’intention première de la financiarisation est de parvenir à réduire tout produit du travail ou service à un instrument financier échangeable, comme les devises, et faciliter l’activité d’échange de ces instruments financiers [notre traduction d’un extrait de l’article « Financialization », Wikipédia].
  4. « Financialization of Carbon and Biodiversity, » Larry Lohmann, octobre 2011
  5. New York Declaration on Forests http://newsroom.unfccc.int/media/514893/new-york-declaration-on-forests_26-nov-2015.pdf
  6. Global Justice Ecology Project, Timberwatch et coll., No REDD papers, volume 1, « The REDD Trojan Horse, » http://www.thecornerhouse.org.uk/sites/thecornerhouse.org.uk/files/No REDD papers One.pdf
  7. « A Poverty Environment Partnership (PEP) Policy Brief, » basé sur le rapport complet Making REDD Work for the Poor « (Peskett et coll., 2008), pp.1 et 2 https://www.odi.org/sites/odi.org.uk/files/odi-assets/publications-opinion-files/3453.pdf
  8. McAfee, Kathleen, « The Contradictory Logic of Global Ecosystem Services Markets », Development and Change, janvier 2012. https://www.researchgate.net/publication/225054937_The_Contradictory_Logic_of_Global_Ecosystem_Services_Markets
  9. « U.S. signs debt-for-nature swap with Brazil to protect forests, » Mongabay.com, août 2010. http://news.monagabay.com/2010/0813-dfns_us_brazil.html (accessed 2011)
  10. UN debt deal helps Philippines save forests 25 July 2013 http://globalnation.inquirer.net/81527/us-debt-deal-helps-philippines-save-forests
  11. NO REDD ! in RIO 20 – A Declaration to Decolonize the Earth and the Sky, Global Alliance of Indigenous Peoples and Local Communities on Climate Change against REDD and for Life http://www.redd-monitor.org/2012/06/19/no-redd-in-rio-20-a-declaration-to-decolonize-the-earth-and-the-sky/
  12. REDD Monitor, « News from the Conference of Polluters (Durban, COP 17) » http://www.redd-monitor.org/2011/12/08/redd-news-from-the-conference-of-polluters-durban-cop-17-8-december-2011/
  13. World Rainforest Movement, « Basureros de Carbono Japoneses en Australia » http://wrm.org.uy/oldsite/boletin/27/Australia.html Lohmann, Larry, « Marketing and Making Carbon Dumps: Commodification, Calculation and Counterfactuals in Climate Change Mitigation » http://www.thecornerhouse.org.uk/sites/thecornerhouse.org.uk/files/carbdump.pdf

License

Icon for the Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International License

La financiarisation déchaînée by No REDD in Africa Network is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International License, except where otherwise noted.

Share This Book

Feedback/Errata

Comments are closed.