8 Le marché du carbone : Vendre l’air de l’Afrique

Nous craignons pour l’air qui nous entoure.

Fela Kuti

On estime que le marché mondial du carbone pourrait un jour générer de 1 à 3 billions de dollars par an.[1] En 2010, il aurait atteint 120,9 milliards.[2] Certains observateurs spéculent que les crédits de carbone pourraient même remplacer le dollar US en tant que nouvelle monnaie mondiale.[3] Même la Banque mondiale ne pense pas que cette idée soit invraisemblable : « Vous pouvez imaginer un monde futur dans lequel le carbone est vraiment la monnaie du 21e siècle. »[4]

Deux « bourses du carbone » africaines transigent déjà des compensations carbone « faites en Afrique » : l’African Carbon Exchange (ACX)[5] au Kenya et l’African Carbon Credit Exchange (ACCE) (accessed 2011)[6] en Zambie. Ces bourses espèrent tirer profit des compensations carbone générées en Afrique,[7] que ce soit dans le cadre du Mécanisme de développement propre (MDP) ou des REDD. À la COP17 de la CCNUCC en décembre 2011, il n’y avait pas de volonté politique de créer une deuxième période d’engagement pour le protocole de Kyoto, le seul cadre juridiquement contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) (un protocole déjà très défectueux à cause d’importantes échappatoires et de l’inclusion du commerce du carbone). Cependant, la COP17 a permis la poursuite et même l’expansion du Mécanisme de développement propre (MDP), un mécanisme d’échange de carbone qui a pour effet principal de sous-traiter aux pays du Sud l’obligation des pays industrialisés de réduire leurs émissions à la source. Ainsi, la COP17 a conservé la coquille du protocole de Kyoto sans les engagements d’atteindre les cibles de réduction des émissions de GES, mais avec une augmentation du MDP, dont beaucoup de projets ont déjà causé des violations des droits de l’homme et la destruction de l’environnement.[8]

En plus de l’African Carbon Exchange et de l’African Carbon Credit Exchange, il existe une foire commerciale annuelle pour la vente d’air africain, le Forum africain du carbone,[9] qui jouit de l’appui du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).[10] Il y a aussi un projet de créer une bourse au Sénégal exclusivement pour les crédits REDD. L’Anglo African Energy Group, tristement célèbre à cause de sa destruction environnementale, « cherche à développer une bourse basée au Sénégal où des compensations forestières pourraient être échangées.[11] » Des criminels du climat comme Shell Oil, qui a causé un écocide dans l’Ogoniland dans le delta du fleuve Niger, achètent déjà l’air africain. En 2014, un reportage de Reuters a informé que Shell Trading achetait des crédits carbone du Burundi et de l’Ouganda offerts par Ecosur Afrique, laquelle affirme qu’elle a 20 projets MDP inscrits en Afrique subsaharienne, ce qui en fait le premier promoteur de la région.[12]

Les pays industrialisés pourraient atteindre sans difficulté une bonne partie de leurs cibles de réduction d’émissions avec des crédits de compensation REDD bon marché.[13] Selon The Economist, les REDD « exerceront une pression à la baisse sur les prix. Les sociétés pourraient alors se procurer des crédits bon marché et continuer comme si de rien n’était plutôt que de couper leurs propres émissions.[14] » C’est simplement « un commerce de vent.[15] » Les pays industrialisés pourraient compenser la majeure partie de leurs émissions avec les mécanismes REDD. Ainsi, en plus de ne pas réduire les changements climatiques, ils aggraveraient le problème, ce qui causerait « la cuisson du continent[16] » et une incinération soutenue de l’Afrique.[17] Même les auteurs qui appuient REDD, qui veulent que l’Afrique obtienne plus de fonds carbone, notent que les REDD pourraient alimenter des conflits et nuire aux paysans et aux peuples autochtones en Afrique comme l’a documenté le Réseau Pas de REDD en Afrique. Selon le rapport Challenges and Prospects for REDD in Africa, « l’on craint qu’un groupe de joueurs influe sur les revenus des projets REDD au détriment de collectivités vulnérables… Les REDD risqueraient alors d’exacerber les conflits liés à la propriété foncière et à l’accès aux ressources de la forêt.[18] »

L’expansion vertigineuse de la portée des REDD

La Banque mondiale fait la promotion d’un projet de crédits carbone au Kenya avec 60 000 petits paysans qui vise à réduire l’utilisation de pesticides, à encourager les pratiques agricoles durables et à vendre les crédits carbone ainsi générés. Selon la Global Alliance against REDD, les REDD pourraient entraîner une contre-réforme agraire.[19] Les conséquences de l’agriculture intelligente face au climat pour les paysans et la souveraineté alimentaire incluent l’expropriation non seulement de la terre, mais aussi la marchandisation, la perversion, la privatisation et le brevetage de systèmes complets de savoirs agricoles durables et biologiques.[20] C’est également une façon de détourner l’attention des quantités massives d’émissions de carbone produites par l’agriculture industrielle et l’agrobusiness, notamment dans le Nord, et de faire porter le fardeau de réduire les émissions par les paysans du Sud.[21]

L’agriculture intelligente face au climat pourrait être particulièrement néfaste pour les femmes qui produisent jusqu’à 80 % de la nourriture dans certains pays africains. Les accaparements de terres et les évictions que les REDD risquent de causer pourraient compliquer considérablement la tâche des femmes de nourrir leurs familles. De plus, puisque les femmes détiennent rarement le titre de propriété des terres qu’elles cultivent, il n’est pas facile pour elles de contester les accaparements de terres. L’Assembly of Rural Women of Southern Africa (Assemblée des femmes rurales d’Afrique australe) n’a pas tardé à condamner les REDD et l’utilisation des sols en tant que puits de carbone.[22] De plus, « l’objectif d’étendre les marchés du carbone aux sols africains revient donc à transférer le blâme et la responsabilité de combattre les changements climatiques des pays riches aux paysans africains, même si ces derniers ne les ont pas causés. »[23]


  1. Public Radio International, http://www.loe.org/shows/segments.htm?programID=09-P13-00023&segmentID=3
  2. Think Africa, 24 mars 2011 http://thinkafricapress.com/environment/commodification-kenya-africa-carbon-exchange (accessed 2011)
  3. Commodity Online, « Carbon credits to replace US $ as global currency » http://www.ibtimes.com/carbon-credits-replace-us-global-currency-376301, Jillian Button, Carbon: Commodity Or Currency? The Case For An International Carbon Market Based On The Currency Model http://www.law.harvard.edu/students/orgs/elr/vol32_2/Button%20Final%20Final.pdf
  4. REDD Monitor, « Climate change at the World Bank: ‘You can imagine a future world where carbon is really the currency of the 21st century.’ » http://www.redd-monitor.org/2013/10/11/climate-change-at-the-world-bank-you-can-imagine-a-future-world-where-carbon-is-really-the-currency-of-the-21st-century/
  5. « The Africa Carbon Exchange: the Commodification of the Environment–Kenya opens Africa’s first carbon exchange, » Beatrice Gachenge, Think Africa, 24 mars 2011 http://thinkafricapress.com/environment/commodification-kenya-africa-carbon-exchange
  6. Africa Carbon Credit Exchange, « Welcome to ACCE » http://www.africacce.com/
  7. Voir Trusha Reddy et coll. Carbon Trading in Africa, http://www.issafrica.org/uploads/Mono184.pdf
  8. Voir la section intitulée « Snapshots of Carbon Colonialism » dans Indigenous Peoples’ Guide : False Solutions to Climate Change, Indigenous Environmental Network http://www.earthpeoples.org/CLIMATE_CHANGE/Indigenous_Peoples_Guide-E.pdf
  9. Forum africain du carbone – 2014 http://www.africacarbonforum.com Le Forum africain du carbone « est une foire commerciale et une plateforme de partage de connaissances pour les investissements carbone en Afrique. C’est un espace pour discuter des derniers développements dans le marché du carbone et de comment le mécanisme de développement propre (MDP) et d’autres mécanismes d’atténuation peuvent réussir en Afrique. Le Forum africain du carbone inclut des sessions de mise en relation dans lesquels les développeurs de projets de carbone peuvent exposer leurs projets aux investisseurs et aux acheteurs de carbone. » [notre traduction] http://africanclimate.net/en/node/7166
  10. « UNEP’s role in ACF; CDM: Africa Carbon Forum 2014 » du 2 au 4 juillet, Namibie, cdm.unfccc.int/CDMNews/issues/issues/I_BDWRR6BW54WNWPX (accessed 2014). Le sixième Forum africain du carbone a eu lieu à Windhoek, République de Namibie, du 2 au 4 juillet 2014 pour appuyer la participation de l’Afrique aux marchés mondiaux du carbone, 14 juillet 2014, Mail Guardian, Afrique du Sud. http://africacarbonforum.com/about
  11. « Firm targets US buyers with African REDD credits, » Point Carbon, publié le 20 juillet 2009 19 h 59 CET
  12. Reuters, « Three firms buy 510,000 African carbon credits in H1 2014, » Michael Szabo http://www.reuters.com/article/2014/07/09/carbonoffset-africa-deals-idUSL6N0PK3J020140709
  13. Ibid.
  14. The Economist : http://www.economist.com/opinion/displaystory.cfm?story_id=13829421
  15. The Economist : « Trading Thin Air » http://www.economist.com/displaystory.cfm?story_id=9217960
  16. Bassey, Nnimmo, To Cook a Continent. Pambazuka Press, Oxford 2012.
  17. « The Incineration of Africa » « La science considère que les caractéristiques géophysiques du continent africain le rendent susceptible de se réchauffer une fois et demi la moyenne mondiale. African Agenda avertit que selon l’ambassadeur Lumumba Di-Aping du Soudan, tout réchauffement au-delà d’un seuil critique aura pour effet “d’incinérer l’Afrique.” » [notre traduction] http://www.socialwatch.org/node/13887
  18. « Challenges and Prospects for REDD in Africa », pp. 50 et 55 http://www.start.org/Publications/REDD_Report.pdf
  19. « No REDD in Rio 20 – A Declaration to Decolonize the Earth and the Sky, » Global Alliance of Indigenous Peoples and Local Communities on Climate Change against REDD and for Life, http://www.redd-monitor.org/2012/06/19/no-redd-in-rio-20-a-declaration-to-decolonize-the-earth-and-the-sky/
  20. Tout comme le droit d’une ferme de se déclarer biologique a été marchandisé, privatisé et exproprié par le ministère de l’Agriculture des États-Unis au profit de l’agrobusiness sous prétexte de réglementer et de certifier les produits biologiques.
  21. « Clear as Mud, Why agriculture and soils should not be included in carbon offset schemes, » The Gaia Foundation, avril 2011.
  22. « Rural Women’s Assembly of Southern Africa Statement to COP17 Leaders, » http://ggjalliance.org/node/897 et pancartes et messages sur des chapeaux portés par les femmes lors de la marche de la société civile contre le commerce du carbone des sols à Durban, Afrique du Sud durant la COP17.
  23. Ibid.

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