9 Les REDD stimulent l’accaparement des terres en Afrique

Les accaparements de terre se multiplient en Afrique. Le professeur Patrick Mugo Mugo, associé de recherche en sécurité alimentaire et développement communautaire, blâme « la ruée sur la demande croissante de terres fertiles qu’acquièrent un nombre limité d’entreprises qui cherchent à cultiver des plantes pour la production de biocombustibles et, tendance nouvelle, à combler les besoins en crédits de carbone une activité maintenant devenue.[1] » D’autres experts avertissent que « trois quarts de la population de l’Afrique et deux tiers de ses terres sont à risque.[2] » En Afrique, les accaparements de terres entravent le développement durable. Rights and Resources Initiative note que :

Deux tiers du total de 203 millions d’hectares de terres sur la planète qui ont fait l’objet de marchés de 2000 à 2010 sont des terres africaines. Ces acquisitions dépossèdent des millions d’Africaines et Africains de leurs terres pour faire place à l’expansion des forêts, des projets miniers et des plantations… Mais les efforts internationaux de développement durable menacent eux aussi ces zones. Les biocombustibles sont fabriqués à partir de cultures souvent plantées sur des terres auparavant occupées par des forêts ou des marais, et les projets de compensation carbone peuvent causer l’expulsion de populations qui vivent dans les régions boisées achetées en échange de crédits de carbone… [L]e marché de carbone volontaire… dépossède les gardiens locaux de leurs terres. Par exemple, Green Resources, une société forestière basée à Oslo, a acheté des centaines de milliers d’hectares de forêts au Mozambique, menaçant la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance des populations locales en leur bloquant l’accès à leurs propres terres et sources d’aliments traditionnels. Cette société a également étendu ses activités en Ouganda, en Tanzanie et au Sud-Soudan. Le projet de compensation carbone d’une firme néerlandaise dans le parc national Mount Elgon en Ouganda est devenu invendable après un long conflit avec des paysans locaux qui contestaient le droit à la terre de la firme [notre traduction].[3]

Il y a une corrélation directe entre l’accaparement des terres en Afrique et la politique climatique émergente basée sur les compensations carbone dans les pays du Nord et à l’ONU. Même Point Carbon, une publication pour négociants de crédits de carbone, a reconnu que « la simple perspective de crédits de déforestation qui pourraient bientôt être reconnus par les États-Unis dans une nouvelle loi sur le climat a suffi pour déclencher un mouvement d’accaparement de terres REDD en Afrique centrale.[4] »

Pour comprendre comment les REDD deviennent un moteur important d’accaparements massifs de terres passés et actuels en Afrique, il est bon d’identifier deux phases distinctes de ce processus. Dans la première phase, les terres étaient accaparées principalement pour en faire des plantations et produire des cultures d’exportation et des biocarburants agricoles. Dans la deuxième phase, les terres étaient accaparées pour ces motifs ainsi que pour toucher des crédits carbone et exécuter des projets REDD. Mais puisque la portée des REDD s’est étendue pour inclure les plantations, les sols, l’agriculture et tous les paysages et écosystèmes, toutes les terres accaparées au cours de la première phase peuvent maintenant aussi être considérés des projets REDD. Par exemple, au Mozambique, « de vastes plantations existantes dans les provinces de Niassa et de Nampula tirent aussi profit de REDD et du Mécanisme de développement propre, en obtenant la certification de puits de carbone, et génèrent ainsi plus de profits pour les investisseurs.[5] »

De plus, il existe des incitatifs financiers, politiques et juridiques, car si une plantation d’arbres ou une ferme de fleurs destinées à l’exportation ou une entreprise de biocarburants à base de jatropha obtient des crédits REDD, elle ajoute une source additionnelle de revenus, de subventions, de reconnaissance légale et de certification et peut même se dissimuler avec la soi-disant légitimité de contribuer à sauver la planète.

Première phase des accaparements de terres

  • Plantations
  • Monocultures agricoles d’exportation
  • Agrocarburants

Deuxième phase des accaparements de terres

  • Plantations, cultures d’exportation et d’agrocarburants
  • Conversion des accaparements de la première phase en projets REDD
  • REDD (tous les paysages et écosystèmes)
  • REDD-ification de l’Afrique et accaparement du continent pour le colonialisme du carbone

Ainsi, les REDD renforcent simultanément les accaparements de terres passés en les rendant plus rentables, légaux et légitimes ; stimule les accaparements de terres pour l’obtention de crédits de carbone ; et encourage aussi des nouveaux accaparements de terres pour ces autres activités « REDD-ifiables. » De vastes superficies de terres africaines sont considérées comme « inutilisées » et « dégradées » pour légitimer les accaparements de terres. En Tanzanie, par exemple, « le projet de stratégie nationale de REDD classe 49 % des forêts dans la catégorie terres générales en alléguant que “le terme terres générales ici signifie toutes les terres publiques autres que les terres de réserve ou terres villageoises y compris les terres villageoises inoccupées ou inutilisées”. » Dans le même document, on affirme aussi : « Les forêts des terres générales sont “à accès libre,” leur régime de propriété n’est pas garanti, et elles sont soumises à l’agriculture itinérante, aux feux de brousse annuels, à la récolte de bois de chauffe, de poteaux et de bois de construction, et à de fortes pressions pour qu’elles soient converties à d’autres usages comme l’agriculture, l’élevage, les colonies de peuplement et le développement industriel. » De manière confuse, dans ces deux définitions, les terres que les communautés utilisent pour l’agriculture, la récolte de produits forestiers, l’élevage et même les établissements humains sont considérées des « terres inutilisées.[6] »

The Ecologist indique que l’absence d’une définition claire de ce que sont les forêts constitue un : « obstacle majeur dans la lutte pour protéger les forêts tropicales. » Des définitions ambiguës de ce qu’est une forêt mettent en doute le succès futur des programmes de protection des forêts et permettent aux sociétés forestières de détruire les habitats riches en biodiversité. « L’absence actuelle de définition fonctionnelle de ce que sont les forêts et les terres dégradées ne fait qu’avantager les sociétés forestières, affirment les défenseurs des forêts. Les sociétés prétendent qu’ils développent “uniquement des terres dégradées” de manière responsable, mais en fait, cela peut vouloir dire qu’ils défrichent des forêts et des tourbières.[7] »

Selon Isilda Nhantumbo, une experte mozambicaine de l’International Institute for Environment and Development, un institut qui appuie les REDD, et une ancienne consultante auprès de la Banque mondiale, les REDD pourraient créer des générations de sans terres. « REDD impulse maintenant une ruée vers les terres au Mozambique… Le capital britannique veut “investir” dans des projets REDD . La superficie totale couvre 150 000 km2, soit l’équivalent de 15 millions d’hectares ou 19 % de la superficie du pays. La sélection d’aires pour cet “investissement privé était basée sur les projets pilotes REDD proposés. » Mme Nhamtumbo demande : « Est-ce que j’assiste à la naissance de générations de sans terre au Mozambique et dans l’ensemble de l’Afrique ?[8] »

Cette question mérite d’être posée. Les négociants d’émissions de carbone ont présenté des demandes d’obtention de droits sur un tiers du Mozambique pour vendre des crédits REDD.[9] Plus de 40 % des forêts du Cameroun – soit presque 20 % de la superficie totale du pays – pourraient faire l’objet de projets REDD.[10] Une arnaque au carbone milliardaire a failli accaparer 20 % des forêts du Liberia.[11] Selon Reuters, un négociant d’émissions de carbone australien a prétendu avoir signé un contrat REDD sur l’ensemble du territoire national de la République démocratique du Congo, soit 2 345 000 kilomètres carrés[12]; ce contrat a par la suite été déclaré illégal. Cet incident illustre la malhonnêteté et l’ambition de certains négociants du carbone.[13] Bien que ces pourcentages soient énormes, ils représentent peut-être simplement la partie émergée de l’iceberg REDD étant donné la pratique courante dans ce milieu de ne pas divulguer les marchés conclus. La quantité réelle de terres accaparées pour le commerce du carbone pourrait être encore plus grande.


  1. Mugo Mugo, Patrick, « Africa for Sale: The Land Grab Landmine, » http://www.monitor.upeace.org/innerpg.cfm?id_article=877
  2. Nayar, Anjali, « African land grabs hinder sustainable development, » http://www.nature.com/news/african-land-grabs-hinder-sustainable-development-1.9955
  3. Ibid.
  4. Point Carbon, « Firms Targets US Buyers with African REDD credits, » 20 juillet 2009 http://www.pointcarbon.com/news/1.1166150 (accessed 2013)
  5. International Institute for Environment and Development, Nhantumbo, Isilda, « REDD in Mozambique: new opportunity for land grabbers? » http://www.iied.org/blogs/redd-mozambique-new-opportunity-for-land-grabbers.
  6. « REDD for Communities and Forests et al, A one-step guide to making the national REDD strategy more pro-poor. » http://www.tfcg.org/pdf/MJUMITA%20and%20TFCG%20Policy%20Brief%20on%20Land%20Issues%20and%20REDD.pdf
  7. Voir http://www.theecologist.org/News/news_analysis/640908/lack_of_forest_definition_major_obstacle_in_fight_to_protect_rainforests.html
  8. Nhantumbo, Isilda, « REDD in Mozambique: new opportunity for land grabbers? » http://www.iied.org/blogs/redd-mozambique-new-opportunity-for-land-grabbers
  9. http://www.cip.org.mz/bulletin/en/; http://cipmoz.org/index.php/pt/ (accessed 2011)
  10. Ces estimations sont probablement basses. Il y a au moins 8 905 978 hectares, soit 89 059,78 km2 de projets de type REDD actifs, proposés ou complétés au Cameroun. Ce pays possède 199 160 km2 de forêts, de sorte que les projets REDD couvrent une superficie égale à 44,7 % de l’ensemble des forêts du Cameroun et touchent au moins 18,7 % de l’ensemble du territoire national.
  11. Mongabay, « Massive Carbon Scam Alleged in Liberia » [notre traduction] « Un reportage de Global Witness indique que la présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf a établi une commission pour enquêter sur une proposition d’entente de crédit de carbone forestier entre la Forest Development Authority (FDA), une organisation du gouvernement de ce pays d’Afrique de l’Ouest, et la Carbon Harvesting Corporation basée au Royaume-Uni… qui vise à prendre le contrôle d’environ un cinquième de toutes les superficies de forêt du Liberia – 400 000 hectares – dans le cadre d’une concession de carbone forestier. La Police à Londres a arrêté Mike Foster, PDG de Carbon Harvesting Corporation la semaine dernière. » http://news.mongabay.com/2010/0610-carbon_scam_liberia.html
  12. REDD Monitor, « Shift2Neutral’s big REDD deal in the Democratic Republic of Congo » http://www.redd-monitor.org/2010/08/27/shift2neutrals-bigredd-deal-in-the-democratic-republic-of-congo/
  13. REDD Monitor, « Shift2Neutral Agreement in DRC “illegal” » http://www.redd-monitor.org/2010/10/06/shift2neutral-agreement-in-dr-congo-illegal/

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